Mathieu Sauvajot : Tout d’abord, bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions. Depuis notre dernière conversation, il s’en est passé des choses, à commencer par cette fameuse 3000 ème victoire en France en début d’année. Vous rejoignez un club très fermé où l’on ne retrouve pour l’instant que vous, Christophe Soumillon et Yves Saint-Martin. Quel effet cela fait-il ?
Ioritz Mendizabal : Honnêtement, sur le moment on est content car c’est un joli cap à franchir, mais ce n’est pas un objectif, donc on continue de travailler, même si quand on vous l’apprend, ça fait quand même plaisir.
MS : Vous le saviez, ou vous l’avez appris grâce aux journalistes ?
IM : Ce sont les journalistes qui me l’ont appris.
MS : Le club des 3000 devrait bientôt s’agrandir avec un de vos amis, Olivier Peslier…
IM : J’étais persuadé qu’il avait déjà atteint ce cap car il a un palmarès hors normes. J’étais étonné d’apprendre que ce n’était pas encore le cas.
MS : Est-ce que c’est quelque chose dont vous parlez entre vous, ou pas du tout ?
Non, on travaille, on est là, ce n’est pas un objectif en soi donc quand les journaux vous font savoir que l’on n’est pas nombreux, et voir son nom associé à celui de Monsieur Saint-Martin, ça fait quand même quelque chose.
MS : Parmi ces nombreuses victoires, vous avez remporté de très belles courses telles que le Prix du Jockey Club ou le Prix de Diane, mais est-ce qu’il y en a une, moins connue du public, qui vous rend particulièrement fier ?
IM : C’est difficile d’en détacher une parmi d’autres, parfois il y a de plus petites courses qui ont une saveur particulière, pas forcément des groupes 1, mais toutes les victoires sont belles.
MS : D’ailleurs, les courses hippiques étant un sport individuel, comment se passe l’entente entre les jockeys, est-ce qu’il y a de la rivalité ?
IM : Effectivement, quand on est dans les boîtes, c’est chacun pour soi. Des rivalités, il y en a et il y en aura toujours. On est embauchés au coup par coup, quand un entraineur ou un propriétaire fait appel à nous, on se doit de faire de notre mieux.
MS : Cela fera bientôt 30 ans que vous exercez, comment expliquer une telle longévité ?
IM : Je n’ai pas calculé, mais cela fait longtemps ça c’est sûr. Le mot d’ordre, je pense que c’est la passion car quand on n’aime plus ce que l’on fait, on est alors amené à arrêter plus tôt.
MS : On entend souvent dire que les principales difficultés rencontrées par les jockeys sont les blessures et les problèmes de poids, est-ce que c’est votre cas ?
IM : J’ai de la chance d’avoir mes parents qui m’ont rapidement orienté vers des diététiciens et des gens qui m’ont de suite épaulé.
MS : Concrètement, comment un jockey gère-t-il son alimentation ? C’est un sujet important dont on entend trop peu parler.
IM : Le souci, c’est que l’on est livré à soi-même. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas plus aidé ou épaulé, c’est quand même une grosse lacune. Notre corps est notre outil de travail et il y a beaucoup de choses à mettre en place. Chacun se débrouille seul, c’est très compliqué, on fait des expériences nous-même, ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas de suivi, je trouve cela dommage.
MS : Une autre difficulté liée au métier de jockey est le fait de devoir voyager énormément et je pense que vous faites partie des mieux placés pour en parler. Est-ce quelque chose de complexe à gérer ?
IM : Oui, car on voyage de plus en plus, ce n’est pas évident. J’ai deux filles, j’essaye de faire en sorte de les voir le plus possible, parfois elles me manquent beaucoup et ce n’est pas toujours facile. Souvent, je pars trois-quatre jours et je rentre pour les voir une journée avant de repartir.
MS : Vous êtes sans doute allé au moins une fois sur tous les hippodromes de France, mais au final, qu’est-ce que vous aimez le plus ? Les grands hippodromes parisiens tels que Longchamp ou Chantilly, ou ceux plus modestes de province ?
IM : C’est le cheval qui vous fait aimer l’hippodrome car si vous avez de bons résultats, vous allez adhérer à l’hippodrome. Après, c’est sûr que c’est toujours plus agréable de monter à Longchamp ou Chantilly où il y a de beaux espaces avec des grands tournants, c’est toujours plus sympa à monter que sur un petit hippodrome, c’est évident.
MS : La présence du public est quelque chose d’important pour vous ?
IM : C’est toujours sympa d’avoir du public. Souvent il y en a peu, là on rentre dans l’hiver donc il y en aura de moins en moins. Pour nous, c’est quand même gratifiant d’avoir des spectateurs !
MS : Cette année encore fut bien remplie, vous avez participé à un peu plus de 600 courses à l’heure où j’écris ces lignes. Quel bilan tirez-vous de 2023 ?
IM : C’est une année correcte, moins bonne que la précédente. Toujours un petit peu déçu de ne pas avoir remporté les plus belles courses car on veut toujours faire mieux.
MS : Vous retournez souvent courir en Espagne ?
IM : Non, très peu. On me l’a proposé la semaine dernière, mais j’avais des obligations à Paris et je n’ai pas pu y aller. Cela m’aurait fait plaisir, mais malheureusement on ne peut pas toujours concilier les deux.
MS : Quels sont vos objectifs pour les mois à venir ?
IM : Je ne me mets pas d’objectifs, même si je veux gagner des belles courses.
MS : Enfin, une question que je ne vous ai jamais posée. Même si vous avez encore de belles années devant vous, avez-vous réfléchi à ce que vous ferez, une fois votre carrière de jockey terminée ?
IM : Je ne sais pas du tout, c’est une bonne question. Quand le jour viendra je me la poserai, et ça voudra dire qu’il est temps d’arrêter. Mais tant que je ne me la pose pas, ça signifie que je suis bien où je suis.
MS : Peut-être pourriez-vous devenir entraineur ?
IM : Non, c’est une certitude que non ! Mais ce sera quelque chose qui tourne autour du cheval, car quand on aime ce que l’on fait, on ne peut pas arrêter du jour au lendemain et faire autre chose, mais je ne saurais pas dire quoi pour l’instant.
Mathieu Sauvajot

